Edito
Rétrospectivement, l’histoire de la guitare acoustique ressemble souvent à une trajectoire linéaire vers le succès, jalonnée de chefs-d’oeuvre incontestés. C’est particulièrement vrai lorsque l’on contemple le siècle d’existence des flat-tops Gibson, célébré en grande pompe cette année. Pourtant, réduire cette épopée à une sainte trinité J-45, Hummingbird et SJ-200 serait masquer une réalité bien plus fascinante : le succès de la marque américaine s’est forgé dans la douleur, les erreurs industrielles et de profondes remises en question. Ces dernières étaient parfois des réactions aux succès de la concurrence, preuve s’il en est que sans adversité, le génie reste parfois bien enfoui. Cette capacité à se réinventer est peut-être ce qui est le plus vivifiant dans notre instrument. Quelqu’un comme Biréli Lagrène ne se contente pas de s’asseoir sur sa maîtrise du style manouche, il semble animé d’un besoin constant de se renouveler. Même chose pour les deux compères du duo Django Reloaded, qui essaient de faire évoluer le répertoire après que le répertoire leur a fait changer radicalement de manière de jouer l’instrument. Les allers-retours constants entre le dogme, la tradition et les audaces innovantes forgent notre culture et nos personnalités. Les luthiers connaissent ça par coeur et ce n’est pas Philippe Donnat qui nous contredira, lui qui confronte sans cesse ce qu’il a appris de ses maîtres aux besoins des musiciens actuels. C’est aussi la démarche de Godefroy Maruejouls qui signe une Parlor incroyable, inspirée d’un modèle centenaire et imprégnée de nouvelles techniques d’optimisation des bois. Parfois, un instrument très ancien peut devenir totalement actuel pour peu qu’on sache trouver en lui ce qui est pertinent aujourd’hui. C’est l’histoire qu’on vous raconte dans la rubrique Pawn Shop de ce numéro. Finalement, se savoir en tension entre une tradition qu’il fait bon connaître pour mieux en sortir et un futur fait d’errances et de potentielles heureuses découvertes, c’est encore ce qu’il y a de plus sain. Trop de l’un, trop de l’autre, et on finit par se perdre. La voie du milieu n’est définitivement pas la tiédeur qu’on essaie de nous vendre dans une période où la tempérance ne sert pas le progrès, loin de là.
Bonne lecture et très bel été à vous,
La rédaction
Numéro N°73
7,90€


