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N°41

Rodrigo Y Gabriela – Un gars, une fille

Des rues de Dublin jusqu’aux arènes des plus prestigieuses capitales, la formule acoustique latino-rock du couple Rodrigo Y Gabriela a contaminé le globe en une décennie, à grand renfort de compositions aussi rythmées qu’ensoleillées, mais aussi de tube heavy metal réarrangés à leur propre sauce épicée. Pour fêter le dixième anniversaire de Rodrigo Y Gabriela, album phare du duo, le soliste Rodrigo nous a accordé une interview. Quant aux fans français, ils pourront retrouver le duo le 28 juin au Bataclan et le premier juillet au festival La Nuit de l’Erdre (44). Ay caramba!

Les globe-trotters mexicains Rodrigo Y Gabriela sont sur les starting-blocks. Dans quelques semaines débutera une tournée mondiale qui commémorera le dixième anniversaire de la sortie de Rodrigo Y Gabriela, l’album qui les a couverts d’or et de gloire, et qui représente le point de départ d’une aventure dont les premiers chapitres se sont écrits dans le sud de l’Irlande, est rapidement devenu un phénomène planétaire. L’objet vient tout juste d’être réédité, agrémenté de l’intégralité du Live At The Olympia Theater, capturé en 2006 à Dublin. Pour l’heure, à peine sorti du studio d’enregistrement (un nouvel album prévu pour 2018 a été mis en boîte), le duo s’est mis en mode training. Rodrigo, que nous avons joint par Skype, s’astreint à un travail quotidien quasi militaire pour se remettre sous les doigts les pièces les plus pyrotechniques du répertoire de Rodrigo Y Gabriela. Il a tout de même accepté de se sortir la tête du manche pour nous accorder une demi-heure de son temps précieux. Go !

Beaucoup d’artistes de votre stature choisissent de s’installer à New York ou Los Angeles. Vous semblez rester très attachés à Mexico city…
Nous aimons notre pays, bien sûr, mais nous nous sentons à la maison partout dans le monde. Nous avons vécu durant des années à Dublin. Personnellement, j’ai aussi habité en Espagne, à Barcelone, et puis à Oslo en Norvège… Je suis un vrai globe-trotter, un citoyen du monde. Pour le moment, je suis de retour à Mexico, où je me suis installé un studio. Je m’y sens bien, mais je bougerai probablement ailleurs au bout d’un moment.

Votre histoire est indissociable de l’Irlande et de Dublin. Au prime abord, il ne s’agit pas d’une terre propice à la musique latine acoustique…
C’est une idée fausse. Les Irlandais se sont tout de suite montrés très réceptifs à notre musique, et la ville de Dublin est elle même très portée sur les arts et la musique en particulier. Nous y avons atterri au fil de nos voyages, et nous avons adoré l’atmosphère de cette petite ville. Nous y avons ressenti un très bon feeling. À cette époque, nous n’avions même pas d’agent ni de label. Nous étions, ni plus ni moins, des musiciens de rue et de pub. Avec le recul, nous avons très bien fait de rester à Dublin et d’y démarrer notre carrière professionnelle. En plus, la bière irlandaise est particulièrement bonne (rires).

La réédition de Rodrigo Y Gabriela comprend le Live at the Olympia Theater, enregistré à Dublin en 2006. Pourquoi avoir choisi ce concert en particulier ?
À la base, le staff de notre label voulait apporter une valeur ajoutée à cette réédition. Ils nous ont parlé de cet enregistrement à l’Olympia Theater de Dublin, qui avait été une étape importante pour notre carrière. C’est ce soir-là que nous avons signé un contrat avec les managers américains qui nous ont par la suite organisé des tournées dans le monde entier. Évidemment, vu que le concert a été enregistré il y a plus de vingt ans nous n’en avions plus aucun souvenir sur le plan musical, alors nous leur avons demandé l’audio. Effectivement, l’ambiance est vraiment très chaude et on joue bien. C’est une bonne photographie de ce qu’était le groupe à l’époque, et aussi une façon de remercier nos fans irlandais, qui ont été les premiers à nous soutenir.

Et l’album studio, quelle perception en avez-vous en 2017 ?
Honnêtement, je ne l’avais pas écouté depuis très longtemps. Pour assurer la promo et préparer la tournée, nous avons évidemment dû nous remettre les oreilles dedans, alors que dire… c’est un bon album évidemment, qui représente la synthèse de cinq années de labeur acharné, et le fait qu’autant de gens l’aient aimé nous a ouvert énormément de portes. Ce que j’aime particulièrement en l’écoutant, c’est cette innocence. On entend clairement que nous jouons la musique qui nous fait plaisir sans aucun calcul, sans aucune arrière-pensée, et nous nous foutons totalement de ce que les gens vont en penser. Je pense que c’est le secret de Rodrigo Y Gabriela. C’est pour cette raison qu’il s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires.

Avez-vous été frappés de plein fouet par le succès ?
Non, il nous a fallu un certain temps avant de réaliser ce qui était en train de se passer, parce que nous étions sans arrêt sur la route, la tête dans le guidon. Nous étions déjà tellement heureux d’être devenus des musiciens professionnels et de jouer partout dans de si bonnes conditions… Ce n’est qu’après quelques mois que nous avons réalisé que cet album allait devenir notre sésame et qu’il risquait probablement changer nos vies.

« Il nous a fallu quelques mois pour réaliser que cet album allait devenir notre sésame et qu’il risquait probablement de changer nos vies. »

 

La renommée et l’argent vous ont-ils fait perdre les pédales ?
Heureusement non ! Nous avions déjà la trentaine bien tassée lorsque le succès nous est tombé dessus. À cet âge-là, tu as du self-control et un peu de recul sur la vie, et cela t’aide à gérer convenablement les choses qui t’arrivent. Si nous étions devenus des stars dix ans plus tôt, je pense que nous aurions pu partir en vrille et notre début de carrière aurait sans doute été plus périlleux.

Pourquoi aviez-vous choisi John Leckie (Radiohead, Muse) à la production ?
En fait… nous ne l’avons pas choisi et nous ne le connaissions même pas (rires). Les gens de notre label nous ont parlé de lui. Leckie connaissait et aimait notre musique, et il semblait très intéressé par faire quelque chose de différent. Nous l’avons rencontré en Irlande et le feeling est très bien passé entre nous. Nous n’avons pas regretté d’avoir bossé avec lui. John possède une oreille très aiguisée et endurante. Même après avoir écouté de la musique huit heures d’affilée, il est encore capable de juger une prise avec pertinence, et d’appréhender des détails que tu n’entends même pas. Il n’a pas eu besoin de toucher aux arrangements ni aux structures des chansons, mais par contre, il a été très exigeant quant aux performances, nous poussant toujours à donner le meilleur de nous-mêmes. Comme nous n’avions que quinze jours de studio, il fallait jouer live, exactement comme sur scène. Seules quelques sections solos ont dû être refaites après coup, et dropées à la volée. Avec le recul, je suis quand même bluffé que nous ayons réussi à jouer aussi bien.

L’un des points culminants de l’album, c’est votre version du « Orion » de Metallica…
Définitivement ! Il s’agit même du titre clé de l’album. On le jouait déjà auparavant en concert, et à chaque fois, on sentait que les gens étaient plus qu’emballés. Cependant, nous n’allions jamais au-delà du break. Nous avons donc travaillé sur un arrangement complet de la chanson, qui a été enregistrée en tout dernier. Bien sûr, cette reprise a pris encore davantage d’ampleur lorsque les gars de Metallica sont venus nous voir jouer lors de notre première tournée aux USA, et que Robert Trujillo nous a rejoints sur scène pour la jouer. « Orion » a permis au metalheads d’identifier qui nous sommes et d’où nous venons. Bon après toutes ces années, je ne te cache pas que nous sommes un peu fatigués de la jouer certains soirs (rires).

C’est vrai vos racines musicales sont la scène metal des 80’s, et particulièrement le thrash…
Carrément ! Nous sommes toujours des fans de thrash metal, et durant huit ans, nous avons évolué dans la scène metal de Mexico, notamment avec le groupe Tierra Acida. C’était vraiment génial! Cependant, la guitare acoustique a toujours fait partie de nos vies. Quand on était gamin, c’était trop cher d’avoir du matos pour jouer électrique, alors on s’est fait les doigts avec une acoustique. Moi, c’était avec celle de mon père. Nous n’avons eu nos premières électriques que vers l’âge de quinze ans. Donc nous avons eu plusieurs groupes de thrash, mais au Mexique, il n’y avait pas d’infrastructures, et les tournées se sont vite révélées éreintantes sur le plan logistique. On s’est rendu compte que c’était beaucoup plus simple de prendre la route avec nos deux guitares acoustiques, et de nous arrêter pour jouer où nous voulions, et assez naturellement, nous nous sommes orientés vers cette formule.
 

L’énergie de l’acoustique n’a rien à voir avec celle d’une électrique saturée. Vers où vont tes préférences ?
Je ne sais pas si nous préférons l’un ou l’autre, mais de toute façon, même acoustique, nous jouons très fort avec un esprit très rock. D’ailleurs, notre public reste essentiellement constitué de fans de rock. L’adrénaline n’est pas incompatible avec l’acoustique. Notre but a toujours été de jouer avec un gros son, et le système Yamaha que nous utilisons dans nos guitares a vraiment été conçu dans ce sens-là. Nous pouvons jouer sur les scènes de gros festivals de rock et obtenir quelque chose de massif et d’agréable à écouter, loin de ces sons de chevalet piezo absolument affreux. Aujourd’hui, beaucoup d’instrumentistes acoustiques adoptent des systèmes similaires, mais nous avons vraiment été des pionniers en la matière.

« Comme nous n’avions que quinze jours de studio, il fallait jouer live, exactement comme sur scène. »

 

Peux-tu nous expliquer en quoi consiste ce système ?
Lorsque nous sommes passés des pubs aux grandes salles de concert, nous nous sommes rendu compte que l’amplification traditionnelle ne suffisait pas à restituer toutes les nuances de ce que nous jouons. Nous sommes allés au Japon afin de mettre au point un procédé assez complexe composé d’un microphone custom interne (qui reprend essentiellement le son des cordes) et d’un ensemble de sept capteurs piezo, répartis à l’intérieur de la caisse de la guitare. Grâce à un circuit électronique, l’ingénieur du son peut gérer en sous-groupes de deux ou trois capteurs afin de contrôler de façon très précise le son de nos guitares en fonction de chaque morceau.

Nous avons entendu parler des modèles signature Rodrigo Y Gabriela que Yamaha s’apprête à commercialiser. Peux-tu nous en parler ?
Yamaha nous fabrique des NTX1200R et NCX2000R custom absolument fantastiques, mais le problème, c’est qu’elles coûtent environ dix mille dollars. Certains fans contactent Yamaha et sont prêts à payer pour avoir les mêmes, mais tous les autres veulent juste une bonne guitare afin de jouer chez eux ou avec leurs amis. Ils ne veulent pas investir autant d’argent. Nos guitares signature seront aussi bonnes en termes de son et de lutherie, mais elles n’embarqueront pas tout ce système d’amplification très onéreux. Mon modèle possède 24 frettes, parce que j’aime jouer dans les aigus, quant à celui de Gab, il arbore un corps assez imposant, comme celui des guitares classiques, et elle n’a que 18 frettes. Le gabarit de mes guitares a toujours été plus réduit, et le son purement acoustique est relativement creux et mat. Elle ne sonne vraiment qu’amplifiée.

Comment est réglée votre action ?
Elle est aussi basse que possible. J’aime vraiment retrouver les sensations de jeu d’une guitare électrique, alors j’adopte un réglage au ras des frettes, et Gab est comme moi à ce niveau-là.

Certains de vos morceaux sont très difficiles à jouer en concert. De quelle façon organisez-vous votre pratique instrumentale ?
Ce paramètre est très difficile à gérer, parce qu’évidemment, ce n’est pas toujours possible de trouver du temps tous les jours pour s’entraîner, or avant une tournée ou un enregistrement, nous devons nous remettre à niveau, pour appréhender confortablement nos pièces les plus techniques. Je dirais qu’en ce qui me concerne, dans l’idéal, il faut que je joue entre deux et cinq heures par jour pour me sentir bien. Avant d’entrer en studio pour jouer un nouveau répertoire, ça peut être davantage.

« Nous sommes toujours des fans de thrash metal ».

Gabriela a souffert de graves problèmes de tendinite. Est-elle pleinement tirée d’affaire aujourd’hui ?
Oui, nous avons eu un peu peur il y a quelques années, mais tout va bien dorénavant. Il a fallu que Gab travaille avec des spécialistes afin de comprendre pourquoi elle se blessait le tendon, et surtout quelles précautions il fallait prendre pour que l’inflammation ne revienne pas. Il y a l’échauffement qui est très important bien sûr, et puis après chaque performance, elle applique de la glace sur ses mains et ses poignets.

Entretenez-vous des relations avec la communauté des guitaristes de fingerstyle ?
On nous pose souvent cette question. La vérité, c’est que nous n’écoutons pas de fingerstyle. À titre personnel, je consomme principalement du rock, du metal et de l’electro. La seule musique purement acoustique que j’écoute régulièrement, c’est le flamenco. Nous ne sommes évidemment pas d’authentiques guitaristes de flamenco, mais nous utilisons certains ingrédients et codes de ce style à notre façon, c’est-à-dire de façon très rock. Nous adorons cette culture. J’ai la chance de compter Vincente Amigo parmi mes très bons amis, et il m’influence énormément.

À quoi doit-on s’attendre concernant votre album à venir ?
Ce sera un disque intense et « in your face », qui montrera d’où nous venons, mais également où nous voulons aller dans le futur. Ce ne sera pas un album conceptuel comme l’était 9 Dead Alive, et de mon point de vue, il est beaucoup plus abouti que les autres. Nous avons pu prendre notre temps pour le peaufiner durant un an et demi. Pour ne pas déroger à la tradition, il y aura aussi des reprises de metal.

Peux-tu nous dire lesquelles ?
Certainement pas (rires). Tout ce que je peux dire, c’est qu’il y a une chanson de Megadeth, une de Slayer, et une nouvelle adaptation de Metallica. Tu vois, j’en ai déjà trop dit.

Ludovic Egraz