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N°42

TRYO – L’aventure continue…

Après vingt ans de bons et loyaux services, Nos mousquetaires sont retournés en studio pour redéfi nir les contours de leur musique. Un retour aux sources semblait s’imposer. Après avoir donné dans le son « riche » avec pas mal d’intervenants, le groupe revient à sa base et simplifi e la donne. On retrouve sur l’ensemble des titres de leur nouvel album Vent Debout, ce groove spécial qui fi t leur force, ce petit balancement reggae appelé « skank », au pays des dreadlocks, mais resservi par eux à la sauce française. Plus que jamais leurs textes sont concernés par les évènements politiques ou sociétaux, et c’est aussi ce que l’on aime chez eux…

TROIS QUI FONT QUATRE
Le trio devient Tryo par la magie du « i » à la grecque, cette farce avait déjà eue lieu avec les oiseaux californiens, les Byrds, quelques décennies plus tôt, ceci dit, on ne trouvera pas d’autres analogies entre les deux combos. Enfin, le nom même déformé, indique qu’il s’agit bien de trois camarades de jeu qui décident
d’unir leurs destins auxquels s’ajoute vite un quatrième larron. Allez, listons la et nous serons débarrassés. Leur point commun semble déjà être le fait qu’ils sont tous multi-instrumentistes, y compris Daniel (Bravo), le dernier arrivé, percussionniste (batterie, darbouka, djembé, congas, güiro, cajon, bendir, bongos et violon !). Guizmo (Cyril Célestin), compose, chante et joue de la guitare. Mali (Christophe Petit) compose, chante, joue de la guitare, du piano et de l’harmonica. Manu (Emmanuel Eveno) chante, compose joue de la guitare (électrique aussi), de la basse, de la flûte traversière et du banjo

Au-delà des mots
Par définition, la musique instrumentale, privée du verbe et de son sens parfois direct, amène notre imagination à vagabonder, encore faut-il que la matière sonore s’y prête. Car les simples exercices de style ou de virtuosité gratuite nous fatiguent plus qu’ils ne nous impressionnent. Shaï Sebbag lui, sait doser à la perfection la masse de technique nécessaire et la vague d’inspiration qui emportera le morceau. Il nous suffit donc de poser la chose dans le lecteur et de se laisser submerger. Si l’on est guitariste, on essaie d’imaginer les mains sur le manche et sur la table, et de visualiser plus ou moins toutes ces volutes sonores. Mais parfois les choses sont trompeuses, par le biais d’accordages différents ou l’utilisation rusée de capodastres entiers ou partiels. Alors le mieux est encore de se laisser porter par le son et d’entrer dans LA TRANSE…

Si vous êtes bon en arithmétique, en multipliant le nombre d’instruments joués par quatre, ça fait du monde, bon ok, ils ne jouent pas de tout tous en même temps. C’est sans doute cette polyvalence, qui donne cette fraîcheur au son du groupe. Si dans les albums récents, on avait un peu chargé la mule, la solution acoustique reste la règle. Ah oui, n’oublions pas ce détail, il y a aussi un cinquième « Tryo », Sébastien Pujol, dit Bibou, producteur exécutif, coproducteur, parfois ingénieur du son et souvent guide
spirituel…

OSONS, OSONS
Un peu téméraire et fonceur, le groupe à peine formé se lance en 1996, dans une tournée sur la côte atlantique. Il n’a pas encore de label ni d’album, mais en se produisant le plus possible, il commence à fidéliser un public grossissant. L’année suivante, Tryo écume les festivals et augmente encore sa réputation de groupe festif « qui fait réfléchir »… Un premier album, Mamagubida, est concocté à base de prises captées lors de leurs prestations. Il sort en 1998
sur le petit label Pierann. Les radios associatives s’en emparent et le succès ne tarde pas à arriver. Pourtant proposé en auto distribution, il s’en vendra 15000 exemplaires, un bel exploit. C’est pour eux le passeport vers un label de dimension supérieure, car Patricia Bonnetaud, la responsable artistique de Yelen Musiques, petite filiale de Sony Music Entertainment, les remarques et les signes… Ce label a pour but de promouvoir des artistes plutôt par la scène que par le chemin marketing habituel, c’est bien sûr le support idéal pour un combo comme Tryo, avide de liberté d’action. Leur identité s’affirme, ils peaufinent leur son qui les démarquera de la chanson française habituelle. Ils empruntent au rock la formule du groupe, au reggae un certain groove mais sans caricature et surtout, le tout repose sur leurs arrangements vocaux et leur rythmique souple et aérienne. Cette alchimie semble fonctionner et les récompenses diverses s’accumulent régulièrement.

L’AN 2000
Le basculement du siècle semble propice au groupe. Leur succès se confirme et Tryo devient un sigle pour tout ce qui est musique engagée, prenant des positions affirmées sur les événements. Pour autant, leurs douces mélopées chaloupées par l’approche reggae sont aussi porteuses de poésie assumée sur des titres comme « Cinq sens », « La mer » ou « Les nouveaux bergers ». Toujours en quête d’originalité, le groupe s’associe avec une troupe de cirque de rue nommée Les Arrosés. Leur tournée dans quelques Zeniths est immortalisée sur un DVD sorti en 2002. Leur engagement prend de l’ampleur alors que pleuvent les grands succès comme « Sortez-les », « Pompafric », « Serre-moi », « Récréaction » et « Désolé pour hier soir ». C’est ensuite l’Olympia de Paris qui leur permet de sortir le live De bouche à oreille. Leur notoriété grandissante amène les membres du groupe à fréquenter d’autres talents aventureux comme Matthieu Chedid, produisant quelques joutes de guitares entre lui et Manu. Leurs shows sont maintenant de vrais événements faisant l’objet de grands medley nourris de leur vaste répertoire. Les années passent et le succès ne semble pas se démentir. Ils fêtent déjà leur dix ans d’existence lorsqu’on les croise à tous les grands événements comme le Festival des Vieilles Charrues, les Francofolies de La Rochelle où ils font évidemment un tabac… Le noyau de base s’est, en chemin, carrément étoffé. Sur les planches, Tryo n’hésite pas à faire appel à quelques compères. Ils ajoutent de fortes rasades de violons, violoncelles et même une rutilante section de cuivres (La Sexion, pour la nommer). Après une belle percée sur le Canada, ils reviennent au Printemps de Bourges, et pour finir triomphent au Zenith de Paris pour un show de plus de trois heures avec de nombreux invités (des membres du groupe Zebda, Sally Noyo ou Arthur H). C’est après une pause bien méritée et une reconsidération de leur propos musical que le groupe revient aujourd’hui, avec ce bouquet de chansons qui sent bon la fraîcheur retrouvée. Ils sont donc toujours et encore Vent debout ! Le point est fait sur tout ceci avec d’un côté Manu, et de l’autre Guizmo, questionnés le même jour mais pas au même endroit…

Manu, en entendant les nouveaux titres (l’album n’est pas encore mixé définitivement à l’heure de l’interview), on sent comme un retour à vos fondamentaux, un beau tapis d’acoustiques et les voix bien devant, fallait-il dégraisser le mammouth ?
Je ne dirais pas ça comme ça, disons, qu’on était partis ces derniers temps assez loin de la formule de base, et que l’écriture de nos nouvelles chansons nous a ramenés assez naturellement à ce que l’on faisait à nos débuts. C’est en même temps un choix conscient et un chemin naturel.

Côté textes, par contre, vous gardez cette veine bien engagée avec des clins d’oeil précis à l’actualité récente ?
Oui et les sujets de mécontentement ne manquent pas, on a de quoi faire, et c’est sans doute dans notre ADN. Mais si tu le permets, je fais une nuance, concernés, engagés oui, mais pas forcément militants, c’est avant tout notre humanisme qui nous pousse à prendre ces positions « politiques »…

Manu : « chacun apporte quelques titres
qu’il chante timidement aux autres, tout
comme à nos débuts »

 

Ok, on va pouvoir aborder la phase musicale de votre « son »… Toujours ce petit beat « reggae », ça aussi ça ne change pas non plus, vous êtes fan du genre ?
Je crois que chaque membre du groupe en a beaucoup écouté et en écoute encore, mais honnêtement, je ne classerais pas notre musique dans le reggae. On emprunte cette pulsation c’est vrai, car elle convient à notre scansion, mais on n’est pas des vecteurs de la musique jamaïcaine, comme des Pierpoljak ou
autres. On est Tryo, avec notre propre groove…

Au sujet de Tryo, vous êtes quatre… Une ruse de Sioux avec jeu de mot à la clé ? Je suppose qu’on a dû vous la faire souvent cette blague ?
Oui régulièrement, pourtant c’est très basique, on a commencé à trois alors on a trouvé ce nom et quand le quatrième est arrivé, on n’a pas voulu changer de nom…

Ok, on fait un grand bond en avant, à ce stade d’existence (20 ans), quelle est votre motivation, pour ne pas dire
votre moteur ?
Toute simple, le besoin de se retrouver. Le temps a passé, on est chacun maintenant avec femmes et enfants et tout un tas d’obligations, mais l’entité du groupe reste intacte.

Comment cela se passe, autour d’une table ?
Exactement, chacun apporte quelques titres qu’il chante timidement aux autres, tout comme à nos débuts, et on se prend de passion pour telle ou telle chose, on garde ceci, on jette cela, et la machine redémarre d’elle-même.

 

D’une certaine façon vous êtes un groupe « à guitares », comment celles-ci sont-elles gérées au sein de la formation ?
Alors, oui on en joue tous, c’est vrai, Guizmo et Mali sont, on va dire essentiellement rythmiques, dans la mesure ou la guitare est leur complément vocal. Moi je suis l’arrangeur, j’embellis les structures et j’apporte des fioritures, si nécessaire… Je passe aussi parfois à la basse ou bien à l’électrique.

Vous avez un parc commun, ou bien chacun gère son patrimoine ?
Un peu les deux, on a un accord avec la marque Yamaha, un endorsement, et nous sommes super contents car ce sont des guitares qui nous conviennent parfaitement. Maintenant, chacun de nous a ses propres modèles. Chez moi j’ai aussi quelques autres marques, notamment en électrique…

Comment fonctionnez-vous sur scène pour le son ? des trucs à vous ?
On s’en remet totalement à Bibou, qui gère tout ça comme personne, c’est une routine hyper bien huilée. Avec lui la confiance totale.

Oui, j’ai cru comprendre que vous sonorisez pas mal de sources en
même temps. Le batteur percussionniste Daniel a-t-il un kit spécial ?
Ah oui, son kit est loin d’être traditionnel, il a tout un tas de percus autour de lui, ça fait partie de notre son aussi.

Pour le studio, quelles sont vos options de production ?
Pour le dernier, on s’est clairement porté sur quelque chose de pur et d’évident. Il fallait capter la chanson sans la dénaturer. Cela peut paraître parfois dépouillé, mais c’est ce que l’on voulait.

Comment mûrissent les chansons ? vous vous inspirez de ce que vous écoutez ? Bob Marley, Linton Kwesi Johnson ?
Ah mais tout ça fait partie de notre patrimoine commun et on respecte, mais pour répondre à ta question, je ne crois pas, enfin ça nous inspire pas directement. Nos propres parcours fournissent de la matière…

Vous fêtez vos vingt ans, quel serait votre bilan, et vous attendiez-vous à un tel succès ?
Oui, le temps passe (rires !). On n’a pas à rougir je crois, beaucoup de choses positives. On a un public qui nous suit et nous permet d’évoluer.

L’album va relancer tout ça, il te convient ?
Il est à la hauteur de nos souhaits et il sonne comme ce que nous sommes actuellement, en cela c’est une réussite…•

Tony Grieco