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N°41

Shaï Sebbag  – La force des notes

Que la note soit avec toi… Pourrait-on dire, en découvrant ce guitariste expressionniste. Alors que la guerre des étoiles fait rage, nous, simples terriens, pouvons voyager par la musique tout simplement créée par les notes. Shaï Sebbag a plus d’un tour dans sa valise (de guitare) et ce nouvel album Transe, vient nous conforter dans la certitude de croiser un musicien au sommet de son art. Si vous aimez être étonné et découvrir des horizons nouveaux, il vous faut jeter une oreille attentive à cet artiste, et par la même occasion découvrir ses albums précédents, taillés dans le même bois, celui d’une guitare « sèche »…

Ni classique, ni folk, ni jazz…
Difficile de rentrer son travail dans une petite catégorie, certes pratique, mais extrêmement restrictive. Disons que son jeu est bâti sur une solide technique, avec une main droite libérée qui n’a pas peur de compliquer les choses, alors que sa gauche s’aventure dans des gammes parfois surprenantes et très mélodiques. C’est cette liberté d’action, qui le fait transiter du baroque expérimental au finger picking pur sucre. D’ailleurs, à l’écoute de ses travaux, on ne cherchera plus à le classer, mais tout simplement à l’écouter, car il nous mène là ou sa propre oreille l’entraîne.

Au-delà des mots
Par définition, la musique instrumentale, privée du verbe et de son sens parfois direct, amène notre imagination à vagabonder, encore faut-il que la matière sonore s’y prête. Car les simples exercices de style ou de virtuosité gratuite nous fatiguent plus qu’ils ne nous impressionnent. Shaï Sebbag lui, sait doser à la perfection la masse de technique nécessaire et la vague d’inspiration qui emportera le morceau. Il nous suffit donc de poser la chose dans le lecteur et de se laisser submerger. Si l’on est guitariste, on essaie d’imaginer les mains sur le manche et sur la table, et de visualiser plus ou moins toutes ces volutes sonores. Mais parfois les choses sont trompeuses, par le biais d’accordages différents ou l’utilisation rusée de capodastres entiers ou partiels. Alors le mieux est encore de se laisser porter par le son et d’entrer dans LA TRANSE…

Dans ton nouvel album, tu continues à creuser le même sillon, entre baroque, classique et picking, comment travailles-tu cette évolution ?
Pour moi elle est naturelle, je ne me situe pas dans une école particulière, ce qui me donne beaucoup de liberté. Les titres se construisent selon mon inspiration et mon état d’âme, la technique utilisée vient après.

« je ne me situe pas dans une école particulière, ce qui me donne beaucoup de liberté. Les titres se construisent selon mon inspiration et mon état d’âme, la technique utilisée vient après. »

 

Te penches-tu sur d’autres musiques que tu écoutes, ou bien puises-tu en toi toute la matière ?
Je ne suis fermé à rien, et mon oreille s’est aussi formée à ce que j’ai écouté ou à ce que j’écoute. Mais pour m’inspirer et composer, j’irais plus au fond de mes ressentis et là où me mène l’humeur du moment.

Te penches-tu sur d’autres musiques que tu écoutes, ou bien puises-tu en toi toute la matière ?
C’est une piste oui, par exemple, je joue parfois sur une guitare barytone, dont le manche est augmenté de deux tons et demi par rapport à une guitare normale. Ce qui fait que je me retrouve en Si, à la corde grave. Les doigtés restent les mêmes, mais le spectre s’en trouve augmenté.

On entend aussi certains accordages différents, ou du moins au minimum le drop D ?
Oui, souvent, comme on l’entend, sur ma simple guitare, je descends le mi grave en ré. C’est simple et rapide,mais ça ouvre déjà beaucoup.

Tu joues beaucoup aussi sur le son des bois, de l’instrument brut, avec tes mains à nu, alors que d’autres vont utiliser des effets, tu es fidèle à un modèle ?
J’ai ma guitare de luthier, un modèle Thomas Fejoz qui est superbe. J’aimerais avoir beaucoup d’instruments, mais je n’ai pas les moyens ! Car les beaux modèles coûtent très cher. En ce qui concerne les effets, depuis peu, je commence à m’y intéresser un peu et j’utilise parfois un peu de réverb, c’est très discret mais c’est un début, je me suis rendu compte qu’au cours d’un récital, ça pouvait par moment apporter un relief différent et casser un peu la monotonie, si elle menace…

 

Pour la projection du son, tu n’es donc pas sur des modèles électro-acoustiques ?
Pas tout à fait, mes guitares sont équipées de capteurs de très haute qualité mais surtout pas de piezo. Ceci garantit la reproduction naturelle du son juste en l’amplifiant.

Quel maître citerais-tu, comme influence ?
Il y en aurait beaucoup, mais il y en a un maintenant que j’admire énormément, c’est Tommy Emmanuel, je crois qu’actuellement, et dans ce style donné, c’est celui qui pousse les choses très loin, au niveau technique et feeling.

Les instruments, notamment acoustiques, sont assez stables alors que la musique elle-même est en évolution permanente, comment tu te situes dans cette problématique ?
Je reste naturel et j’explore à ma façon, quant à l’instrument, c’est celui qui me donne le plus de confort de jeu qui prime pour moi.

Ta musique est déjà très arrangée, mais n’as-tu jamais envisagé de la développer en la couplant à d’autres instruments, cordes, bois ou autre ?
Si absolument, mon rêve est de travailler carrément avec un philharmonique, c’est une voie assez peu empruntée par les guitaristes, et ce serait sublime.

Le nouvel album sort, tu l’as conçu une fois de plus comme une suite de voyages, et au final une Transe, alors que tu aurais pu mettre un « s » à ce mot…
Oui, c’est vrai, chaque titre est un petit voyage qui se fond dans un tout qui mène à cette « transe » !

En transe…

Quel beau titre, simple et plein de sens. Une transe se définit comme un changement d’état, par rapport à la normale, sans doute aussi une poussée d’émotions et de sensibilité. On connaît les pouvoirs magiques de la musique, et celui qui provoque cet état, par ses notes, est un peu sorcier… Voici neuf titres posés comme les pièces d’un puzzle qui prend sens peu à peu. Chaque titre est une aventure à lui seul, mais l’ensemble est plongé dans un feeling commun fait d’ambiances baroques et d’évocations de paysages lointains, par la simple utilisation de gammes parfois venues d’ailleurs. Toujours est-il que l’artiste tient son auditeur en haleine du début à la fin de l’album, alors que ses doigts se baladent sans discontinuer sur le manche sans aucun obstacle (technique) à l’horizon…

 

 

Tony Grieco